mardi 22 septembre 2009

« À cœur ouvert » avec M. Bara Muhammad Mbengue


Voici une entrevue avec M. Bara Muhammad Mbengue que j'ai trouvée sur le site du Regroupement Général des Sénégalais du Canada (RGSC). Je la partage avec vous (Tous droits réservés par le RGSC).







1er août 2005

Entrevue avec : M. Bara Muhammad Mbengue

Fervent militant de la justice sociale, de la lutte contre la discrimination raciale, particulièrement en matière d’emploi au Québec et partout ailleurs, Bara Mbengue fait tout en son pouvoir pour bâtir un monde meilleur dans lequel les québécois de souche et les néo-québécois pourront travailler ensemble, main dans la main dans un environnement équitable et juste. Membre du Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN, Bara Mbengue est un syndicaliste qui n’hésite pas à aller au front pour faire avancer les causes sociales auxquelles il tient.

Il est un amoureux de ses origines sénégalaises et de la communauté sénégalaise. Il cherche à améliorer le sort de ses compatriotes dans un esprit permanent d’humanisme, de générosité et de solidarité. Il a d’ailleurs mis sur pied l’organisation F.I.S.C.Q. (Fonds d’Initiatives des Sénégalais du Canada au Québec) qui a pour objectif d’encourager et de faciliter le développement économique dans la communauté, tout ça dans le même esprit d’entraide et de solidarité.

Bara Mbengue, merci infiniment de bien vouloir répondre à nos nombreuses questions afin de nous permettre de mieux vous connaître et partager votre expérience avec vos frères et sœurs sénégalais et sénégalophiles. Nous savons qu’il n’est pas toujours facile de se livrer à cœur ouvert devant un public si nombreux, mais quelle joie de pouvoir partager son expérience personnelle de vie et de permettre à la communauté sénégalaise de se connaître mieux!

Et nous profitons de l'occasion de votre entrevue au mois d'août pour vous souhaiter un très joyeux anniversaire le samedi 27 août. Tous nos meilleurs voeux de bonheur grand Bara!!

Qu’il me soit permis, d’entrée de jeu, de féliciter le RGSC d’avoir pris cette heureuse initiative des entrevues « À cœur ouvert ».

En parcourant le canevas de ces entrevues, on se rend compte qu’elles consistent en une trame à plusieurs facettes dont la plus évidente est qu’elle permet aux sénégalaises et aux sénégalais de se mieux connaître mutuellement. C’est en effet en se connaissant mieux que les sénégalaises et sénégalais expatriés de ce côté-ci de l’Atlantique pourront établir et entretenir des relations solides et saines. Chacune de ces entrevues est un apport donc à la consolidation de la communauté en terre canadienne et une brique à l’édification de la nation sénégalaise. En effet, de ce que j’ai pu lire des entrevues précédentes, la plupart des idées qui y sont exprimées contribuent soit à dresser un diagnostic des problèmes que nous pouvons connaître ici, soit à suggérer des solutions efficaces pour les résoudre ou encore à adopter des comportements empreints de civilités à l’égard de nos hôtes canadiens (québécois) à suivre des voies qui débouchent sur des acquis bénéfiques pour l’ensemble de la communauté, forgeant ainsi une image positive de celle-ci.

Je me sens donc privilégié de retenir l’attention du RGSC qui me donne ainsi l'occasion d’ajouter ma pierre à ce « nation building »; ce dont je lui suis très reconnaissant. C’est donc avec beaucoup d’humilité que je vous ouvre mon cœur tout en sachant que c’est là un exercice difficile voire périlleux tant il est illusoire de prétendre se connaître suffisamment soi-même.

RGSC : Racontez-nous un peu votre vie au Sénégal.

Je suis né à Meckhé à environ 130 km de Dakar sur la route de Saint-Louis. Pour être plus exact, je dois dire que je suis né à Jamatil et déclaré à l’état civil de Méckhé qui était à l’époque une commune de moyen exercice, il y a de cela bientôt soixante hivernages. Le Sénégal, ne l’oublions pas, était encore colonie française…

J’ai vécu sous la garde de mes grands parents maternels dans ce village du Kajoor au passé historique : c’est là en effet que le « lamanjamatil » selon la tradition intronisait le Dammeel du Kajoor. C’est également là que s’est distingué le célèbre philosophe Kocc Barma Faal.

De ma prime enfance, je me souviens de peu de choses sinon que très tôt j’ai accompagné mon grand-père (plus souvent sur ses épaules) pour aller faire paître son grand troupeau de bovins, de caprins et d’ovins…

J’ai été « arraché » de cette vie routinière certes, mais fort agréable et paisible, lorsque mon père, qui avait « émigré » à Dakar où il tenait une gargote, est venu me chercher, des mains de mon grand-père en pleurs, un samedi soir au crépuscule aux environs de mes six ans… Je débarquai ainsi à Dakar un lundi après-midi… Je fus inscrit dès le mercredi suivant (c’est le jour béni de tous pour s’inscrire) à l’école coranique de quartier Kayes Findiw… Ça allait si bien à l’école coranique qu’on en oubliât de m’inscrire à l’école « française ». Ce qui sera un corrigé un an plus tard, en même temps que mon jeune frère qui avait un an de moins que moi… À partir de là, j’ai mené une vie, ce qu’il y a de plus normal, ordinaire :

- cycle d’études primaires à l’école Faidherbe aujourd’hui Bibi Ndiaye. CEPE
- cycle secondaire au Lycée Blaise Diagne, auparavant collège d’orientation : BEPC Bac 1ère partie et Bac Sciences expérimentales
- Université de Dakar aujourd’hui Cheikh Anta Diop d’où j’ai atterri en terre québécoise depuis 1969…

Il est inutile de revenir sur le climat qui prévalait à l’époque, j’entends au plan socio-économique, quant à la moralité, à l’éthique et aux vertus. Ceux et celles qui m’ont précédé en ont fait état ; qu’il me suffise de dire que nos parents et grands parents, pour les plus chanceux, nous ont inculqué des valeurs précieuses auxquelles nous tenons encore aussi solidement et qui aujourd’hui nous font passer, même si on ne nous le dit pas ouvertement, pour des « fossiles », des « dinosaures »… Nous persistons et signons : Les Sénégalaises et les Sénégalais ainsi que le Sénégal gagneraient beaucoup à y revenir. Ne dit-on pas « Si tu ne sais plus où tu vas, retournes sur tes pas »? Néanmoins, nous devons dire à la décharge des jeunes d’aujourd’hui qui n’ont pas eu cette chance, que nous avions des modèles qui nous inspiraient courage, franchise, intégrité, humilité, foi, sens de l’honneur, de la famille, amour du travail bien fait, et j’en passe. C’est pourquoi nous avons de la difficulté à comprendre et encore plus à accepter les comportements que nous observons maintenant dans notre patrie, singulièrement mais non exclusivement sur la scène politique…

Nous n’en perdons pas pour autant espoir, car au fond de nous-mêmes, nous sommes convaincus, justement de par l’éducation que nous avons reçue de nos parents qui n’écartait pas l’optimisme, que : « Fu ndox daan taa, kuffa dellu, fekk fa tepp tepp » et qu’il existe toujours, dans ce pays des gens ou encore des gens originaires de ce pays qui l’ont quitté momentanément, dont on sait que : « Marr du leen taxa naan pootit ». L’adversité ne les dépouillera jamais de leur dignité.

RGSC : Avez-vous voyagé avant d'arriver au Canada?

Très peu en dehors du Sénégal. Si l’on excepte la Gambie que je ne considère pas comme à l’étranger, mon premier voyage à l’extérieur du Sénégal fut en 1969 aux Jeux Universitaires de l’Ouest Africain à Freetown en Sierre Leone où j’ai représenté l’Université de Dakar en athlétisme aux 5000m.

RGSC : Quel fut votre cheminement pour arriver au Canada?

J’ai accepté, sous forte pression, une bourse de l’ACDI pour des études en Éducation physique. Pourquoi sous forte pression? Parce qu’à l’époque, il existait une règle non écrite que seul(e)s les titulaires du Bac avec mention étaient éligibles pour les bourses à l’étranger. Voilà que le Canada offre, pour la première fois, trois bourses en éducation physique et que moi, en tant que sportif de classe internationale, j’étais admissible pour une de ces bourses. Le « hic » c’est que cette année-là, je devais entamer mon année de licence pour terminer mon premier cycle universitaire en Lettres Anglaises. Or si je refusais, la bourse aurait pu être retournée au Canada – indélicatesse – si j’acceptais, cela voulait dire recommencer un premier cycle universitaire d’autant plus que se posait le problème de l’équivalence des diplômes. Quel dilemme! Finalement, le ministre de la Jeunesse et des Sports de l’époque et le directeur de l’Éducation physique du même ministère m’ont convaincu en me donnant leur parole qu’ils feront leur possible pour que, ne serait-ce que le problème de l’équivalence des diplômes soit réglé à notre satisfaction. J’ai fini par accepter…

RGSC : Quand êtes-vous arrivé au Canada et comment s'est passée cette arrivée?

Je suis arrivé à Montréal (Dorval, aujourd’hui PET) le 2 octobre 1969 vers 15h00. J’étais le dernier du contingent sénégalais de cette année-là. Je devais arriver fin juillet début août, mais un problème médical a retardé mon arrivée.

Mon voyage s’est très bien déroulé, même si c’était un vol « omnibus » en ce sens que, parti de Dakar, j’ai fait escale à Nouadhibou en Mauritanie, Tanger au Maroc, Bordeaux, Paris, Amsterdam et enfin Montréal. À chaque escale, le temps de faire quelques emplettes et d’écrire quelques cartes postales pour les copains/copines que j’avais laissés derrière et hop, on repartait.

De sorte que, quand je suis arrivé à Montréal, après le passage au bureau de change, il me restait à peine deux dollars; pas même de quoi payer mon transfert jusqu’au centre-ville. De plus, de comité d’accueil qui devait m’attendre, il n’y en avait point. J’ai dû faire du « pouce », avec trois valises et mon gros sac, ce n’était pas évident. Il y avait cependant un couple qui était venu accueillir un étudiant qui venait de Trinidad et Tobago et qui devait fréquenter l’université Sir George Williams (aujourd’hui Concordia). Les heureuses coïncidences ou la main du Bon Dieu : Eux attendaient un étudiant qui n’est pas venu et moi je suis venu et mon comité d’accueil m’a fait faux bond. Ils ont gentiment accepté, à ma demande, de me déposer au 265 Ouest, Avenue Mont-Royal, l’adresse de ma faculté, même si eux-mêmes habitaient Ville Lasalle.

Le temps pressait. Je suis arrivé environ 2 minutes avant 17h00 avec mes valises à la faculté et je me suis tout de suite dépêché d’appeler le service d’accueil de l’université de Montréal pour raconter mes déboires. À l’autre bout du fil, Mlle Beauregard m’informe qu’on avait réservé une chambre pour moi au 247A rue Villeneuve. La conversation, en plus d’être rassurante, était tout aussi amusante, car la dame, pour me donner les indications pour me rendre à ma nouvelle adresse, s’est mise à faire référence au Nord et autres points cardinaux. Elle fut interloquée quand je me suis mis à rire pour ensuite lui dire « Madame, vous rendez-vous compte que le Nord et l’Est, je n’en ai aucune idée; je viens à peine de poser les pieds sur cette terre. Pourriez-vous faire référence plutôt à ma gauche ou ma droite. » Elle a aussitôt réalisé qu’effectivement, ce serait plus efficace de m’orienter de cette façon. On s’est expliqué le lendemain. L’heureux dénouement, c’est que je n’avais pas plutôt déposé le combiné que ma compatriote, Aminata Diagne, me sauta au cou. Elle était arrivée depuis le début de septembre et logeait à la même adresse que moi; nous devions fréquenter la même faculté.

RGSC : Le Québec : quelles sont vos impressions?

Vous conviendrez avec moi qu’il y a beaucoup de choses à dire sur mes impressions sur le Québec post expo. Tellement de choses que je vais me contenter de résumer. Il va sans dire que le premier aperçu que j’en ai eu c’est du haut des airs, les instants qui précédaient l’atterrissage. Ces couleurs vives que j’appréciais de mon hublot, c’était déjà l’automne. Ensuite, cette île découpée en quadrilatères ordonnés, ces rues rectilignes où on pouvait apercevoir les voitures circuler et les échangeurs qui faisaient déjà sentir la fluidité de la circulation et l’ordre qui pouvait y régner. Cela à la différence de Paris où j’ai pu avoir une petite idée, au dessus de l’épaule de mon voisin qui était au hublot, de la Tour Eiffel illuminée mais pas plus; j’y suis arrivé la nuit.

Plus que l’ordre, il y a aussi le sentiment de sécurité et de liberté, de sérénité et de convivialité. À la descente d’avion, pas de précipitation, aucune bousculade, accueil affable des agents qui se faisaient à l’époque un plaisir à vous venir en aide, en vous donnant les informations nécessaires; il en était de même pour les gens ordinaires.

Après tant d’années – j’ai vécu plus longtemps au Québec que dans mon Sénégal natal – après avoir fait presque toutes les régions du Québec, malgré les vicissitudes, mes impressions se sont confirmées et cristallisées, bien sûr avec toutes les nuances qu’aujourd’hui, je suis en mesure d’y mettre.

RGSC : Pourriez-vous nous présenter votre famille?

Je vis avec ma femme, Seynabou DIAO (secondes noces) depuis 1994 et nos cinq enfants : Koumba, Yacine, Ibrahima, Khadidjatou et Omar. J’ai également un jeune frère qui vit ici depuis 1987; il est marié et père d’une fille.

RGSC : Quel est votre domaine professionnel?

J’ai toujours exercé la profession d’éducateur physique depuis 1972 jusqu’à ma retraite (anticipée) en 2003. Mais j’ai également une formation en Gestion de l’école des HEC (deuxième cycle en 1982). Et aussi une formation en Développement économique communautaire (2ème cycle Concordia). Mais je me suis illustré le plus dans le syndicalisme à la Confédération des Syndicats Nationaux, surtout à son Conseil Central du Montréal Métropolitain.

RGSC : De quelle façon avez-vous entendu parler du projet de création d’un regroupement sénégalais? Comment vous y êtes-vous intéressée?

Je n’en ai pas entendu parlé, je suis un des fondateurs et je voudrais tout de suite dissiper un mythe. Celui qui veut que le RGSC soit né en juin 1994. Ce n’est pas exact. La vérité est que l’ARSC (Association des Ressortissants Sénégalais du Canada), dont j’ai encore moi-même les lettres patentes, avait donné naissance à trois groupes. Ce sont ces groupes qui ont été réunifiés en 1994 suite à des discussions qui se sont étalées sur une longue période. La plupart des gens qui étaient ici à l’époque vous le confirmeront. Notez que l’ARSC a connu de très beaux moments de gloire. Les semaines sénégalaises étaient aussi courues que maintenant. Et quand j’ai quitté le présidence de l’ARSC, on en était à la douzième. Pour résumer, le RGSC et son aïeule l’ARSC sont une seule et même entité. Et cette entité est née le 16 avril 1976. Autrement dit le 16 avril dernier, avec le Gala que nous avons organisé, nous avons fêté notre 29ième anniversaire à l’insu de beaucoup de gens.

RGSC : Vous êtes le président fondateur de l’organisation F.I.S.C.Q. (Fonds d’Initiatives des Sénégalais du Canada au Québec). Parlez-nous de cet organisme.

Quand j’oeuvrais dans le mouvement syndical, j’ai pu me rendre compte que certaines communautés faisaient face à une discrimination systémique, au racisme même, et les vœux pieux n’y ont rien changé du tout. C’est alors que m’appuyant sur nos valeurs ancestrales de solidarité et d’entraide, j’ai pensé apporter une réponse aux conditions de vie que nous connaissions en exil. Face aux difficultés que nous rencontrions, il fallait une prise en charge collective. Cela voulait dire pour moi, mettre fin au misérabilisme, à la victimisation et dépasser la simple dénonciation. Cela voulait dire entreprendre une démarche revendicative, s’appuyant sur une prise en charge effective de la communauté par elle-même. Cette démarche doit s’inscrire dans la durée, donc être empreinte de patience.

Le FISCQ consiste en une mise en commun de nos épargnes dans le but de bâtir une force économique. Il se fonde sur l’honnêteté, la confiance en soi d’abord et aux autres avec qui on s’associe ensuite. Il se fonde également sur le sérieux et la détermination, le dévouement au travail collectif.

Dans le FISCQ, nous devons garder en mémoire que nous sommes des ambassadeurs, les meilleurs en fait, de notre pays à l’étranger. Nous devons donc adopter un comportement irréprochable dans tout ce que nous faisons. C’est à nous qu’il revient de commander le respect vis-à-vis de nous et à travers nous vis-à-vis de notre pays.

Le FISCQ se veut être un premier jalon pour les générations futures, nos enfants nés et élevés ici, donc des citoyens à part entière de ce pays. Nous devons dès à présent leur procurer les moyens de s’intégrer pleinement dans toutes les sphères de la société, à l’instar des communautés italienne, grecque, portugaise, juive, etc.

Le FISCQ souhaite édifier des assises économiques solides qui à terme seront à même d’appuyer des échanges fructueux et mutuellement profitables entre notre pays d’origine et notre pays d’accueil autant en termes de débouchés que de possibilités d’investissement.

RGSC : Quels sont vos intérêts et passions ? Qu'aimez-vous particulièrement?

Ce qui m’intéresse au plus haut point, ce sont les relations humaines, les échanges avec des gens de toutes sensibilités et de toutes origines. J’adore établir des ponts, rechercher des solutions consensuelles aux problèmes que nous rencontrons pour donner un sens à la vie. Dans le monde aujourd’hui la vie n’a pas de sens à mon humble avis. Comment pourrait-elle en avoir en effet quand l’individualisme poussé à son extrême est érigé en système; quand à peine 12% des personnes disposent de près de 80% des richesses de la planète sans aucun désir décelable de partager alors qu’une proportion significative de la population mondiale n’a pas accès au minimum vital?

Comment pourrait-elle en avoir quand les « guerres » sous tous les prétextes, tous aussi fallacieux les uns que les autres, sévissent partout, générées uniquement par la cupidité; quand la disette, la maladie, voir une pandémie comme le SIDA, les catastrophes naturelles hautement prévisibles et évitables, la xénophobie et l’intolérance sont monnaie courante?

Comment pourrait-elle en avoir quand un continent comme l’Afrique, où les problèmes que je viens d’énumérer y sévissent à la puissance sept, est abandonné à lui-même, parce que pour l’instant considéré comme quantité négligeable. Comme on le voit, les perspectives sont pour le moins lugubres, mais il ne faut pas laisser place au découragement; aussi me suis-je donné comme engagement à mon niveau de toujours agir afin de faire partie des solutions plutôt que des problèmes et je veux que cela se traduise dans tout ce que je fais : « The smallest good deed is better dans the grandest good intention. »

RGSC : Enrichi de votre expérience personnelle, quels conseils donneriez-vous aux nouveaux arrivants?

Je veux partager avec les nouveaux arrivants les conseils que m’a prodigués mon père ce matin d’octobre où je quittais le Sénégal pour le Canada.

Tenant ma main gauche dans la sienne – c’est la main que l’on serre quand on se sépare – il m’a dit ceci : « Ce que je pouvais te donner, je te l’ai déjà donné; c’est une bonne éducation, la meilleure que je pouvais te donner en fonction des moyens dont le Bon Dieu a eu le bonté de me gratifier. Tu t’en vas avec ma bénédiction, mais je veux que tu te rappelles que, ce que ta politesse ne te confère pas, ce n’est pas ton impolitesse qui te le conférera. Ne prend jamais ce qui ne te revient pas, car ce qui te revient est inscrit par le Bon Dieu sur ton front et personne ne peut t’en priver. En contrepartie, ce qui n’est pas inscrit sur ton front, quels que soient les efforts que tu déploieras, tu ne l’atteindras jamais. Remets-toi à Dieu et pense à nous. » Après quoi il a prononcé une prière en arabe qui veut dire ceci : « Dieu fasse que nous nous revoyions après la séparation. » Puis il m’a dit : « Vas et ne te retourne pas. »

Ces propos résonnent encore dans ma tête même après plus de 35 ans et après maintenant plus de dix ans que mon père est mort. Maintes fois passés au crible de la réflexion et de la méditation, j’y ai toujours vu une exhortation à la foi en Dieu, à l’intégrité, à la confiance en soi, à la patience et à la détermination. C’est le bouclier qui m’a permis de faire face aux problèmes d’adaptation. En arrivant en terre canadienne, on est en terre étrangère. Dès lors, il faut s’adapter. Toute adaptation est difficile, mais pour qu’elle soit relativement bien réussie, il faut y mettre le prix. Il faut profiter de cette phase pour essayer de corriger nos travers et adopter des comportements irréprochables où que l’on se trouve. Il ne faut guère s’isoler, il faut se mêler aux gens; évidemment en gardant les distances qu’il faut en ayant en mémoire que se respecter soi-même commande le même respect des autres vis-à-vis de soi.

RGSC : Quel message aimeriez-vous communiquer à l’ensemble des sénégalaises et sénégalais qui sont au Canada?

Je renouvelle ma confiance à toutes les sénégalaises et à tous les sénégalais en terre canadienne, car je sais ce qui est dans leur cœur; c’est ce qui est dans le mien. Je les exhorte à l’optimisme et à la poursuite de leur rêve, le succès est au bout de l’effort donc « Goorgorlu moy indi ndam. » Cultivez vos valeurs enfouies en vous-mêmes. Le jomm, le ngorr, le fitt… soyez des exemples partout où vous vous trouvez, vous êtes des ambassadeurs. Faites de la rectitude votre code de conduite, ayez confiance en vous et foncez.

RGSC : Parlez-nous de votre vision du Sénégal d'aujourd'hui et de demain

Le Sénégal d’aujourd’hui a tous les atouts pour être un pays phare, un pays modèle pour le monde entier. Il suffit que ses citoyennes et citoyens, particulièrement ceux et celles qui détiennent les rênes du pouvoir, s’en convainquent. C’est dommage que nos dirigeants n’en soient pas convaincus. Moi je suis convaincu que toutes les ressources sont là pour qu’à l’intérieur d’une décennie, le Sénégal se range parmi les pays développés. Le principal atout d’un pays, c’est son peuple et le peuple sénégalais est valeureux, travailleur, frugal par essence et entreprenant. Si on lui donne les moyens, il a suffisamment le sens de l’autonomie pour s’en sortir. Malheureusement, il est actuellement tenu en laisse, une laisse de plus en plus courte, par l’absence de moyens nonobstant les compétences.

Mais l’optimiste en moi se dit que le moment n’est plus loin d’une prise de conscience collective des énormes capacités que recèle notre pays et des immenses avantages qui peuvent découler de leur mobilisation.

RGSC : Quels sont vos rêves, vos ambitions et vos projets?

Mon rêve c’est de voir le Sénégal discuter le leadership mondial de ses réussites sur le plan du développement économique, social, culturel, politique, non pas en termes quantitatifs, mais qualitatifs. Pour me résumer, disons que nous avons suffisamment de ressources pour éradiquer la pauvreté, l’ignorance, tenir tête à la maladie, améliorer le « vivre en commun » et promouvoir le dialogue des cultures et des civilisations, en ayant préalablement raffiné et rendu accessibles au plus grand nombre nos cultures traditionnelles.

Au carrefour de mes rêves, de mes ambitions et projets, il y a que (-tout Sénégalais, toute Sénégalaise qui vit à l’étranger ne le fait jamais définitivement-) je caresse secrètement le désir de rentrer un jour au pays pour apporter –fut-ce une brique – pour construire notre patrie et la mettre sur la voie d’un progrès qui jaillit de paumes tournées vers la terre plutôt que vers le ciel.

RGSC : Nous aimerions que vous puissez formuler vous-même le mot de la fin de cette entrevue…

D’abord remercier le RGSC de l’opportunité qu’il m’a offerte d’assumer mon rôle de « doyen » de la communauté, non pas nécessairement en âge, mais en terme de séjour. Ce rôle consiste pour moi à revisiter au profit surtout des jeunes sénégalaises et sénégalais les principales caractéristiques de l’homo sénégalensis, de les rappeler avec insistance et sans crainte de paraître passéiste. En observant ce qui se passe aujourd’hui au Sénégal, on conviendra aisément que de tels rappels périodiques ne sont pas inutiles.

Ce rôle consiste également à inviter sénégalaises et sénégalais à se rapprocher du RGSC et de lui donner la force et la crédibilité qui doivent être les siennes en étant conscientes et conscients que celles-ci déteindront nécessairement sur chacune et chacun, et conféreront reconnaissance et respect. Je me sens heureux et soulagé d’avoir joué ce rôle et je souhaite très longue vie et beaucoup de succès au RGSC.

Je regrette d’avoir été long et espère que l’utilité pourra compenser ce désagrément. Encore une fois MERCI.

RGSC :

C’est le RGSC qui vous redit un grand merci Grand Bara d’avoir bien voulu participer à cette entrevue et d’avoir accepté de vous livrer ouvertement au profit de nos lecteurs sénégalais et sénégalophiles.

Merci de nous avoir permis de vous connaître mieux. Au nom du Bureau Exécutif et du CA, nous vous redisons notre gratitude pour votre implication constante et votre dévouement pour le RGSC et auprès de la communauté sénégalaise.

Propos recueillis par Julie "Bintou" Bienvenue webmaster@rgsc.ca

« À cœur ouvert » avec M. Ousseynou Diop


Voici une entrevue avec M. Ousseynou Diop que j'ai trouvée sur le site du Regroupement Général des Sénégalais du Canada (RGSC). Je la partage avec vous (Tous droits réservés par le RGSC).





3 septembre 2005

Entrevue avec : M. Ousseynou Diop

M. Ousseynou Diop est d’origine sénégalaise et il est très attaché à son identité culturelle et à sa Terre d’Afrique, et c’est avec fierté que le Québec peut le compter parmi les siens depuis plus de 30 ans! Toujours présent lors des grands événements du RGSC, Ousseynou Diop ne laisse personne indifférent, tant par sa personnalité chaleureuse que par sa présence agréable et accueillante.

Il a laissé sa trace au Québec au fil des ans : Journaliste dans ses débuts de carrière, il fut directeur des opérations à « Radio-Canada International » pendant de très nombreuses années. Il y a plus de 21 ans, il a co-créé le festival « Vues d’Afrique » dont la renommée n’est plus à faire et qui jouit d’un prestige mondial. Il est maintenant Président du Conseil d’Administration et mets toujours autant d’ardeur et de passion à faire la promotion du Cinéma Africain. Il a également mis sur pied la « Chambre de commerce et d’industrie africaine au Canada ». Entre temps, nous avons eu le grand plaisir de le voir au cinéma dans divers films, tel que le récent film « Madame Brouette » qui a été projeté sur nos écrans de cinéma au Québec (ce qui n’est pas courant – malheureusement – pour les films africains). Il a également joué dans les films « Pour ceux qui savent » et « Touki-Bouki (Le voyage de la hyène) ». Ce n’est pas tout, la télévision québécoise a également profité de ses talents lorsqu’il a fait apparition dans la très populaire émission « La petite vie » ainsi que dans quelques autres émissions de télévisions.

M. Diop est un « pince-sans-rire » qui aime mettre les gens à l’aise autours de lui. C’est un très grand communicateur qu’il fait plaisir à écouter, son amour pour la langue française ne fait aucun doute. Il semble qu’il adore faire la cuisine, alors espérons qu’il nous fera part de sa recette préférée…

M. Ousseynou Diop, merci infiniment de bien vouloir répondre « À cœur ouvert » à nos nombreuses questions afin de nous permettre de mieux vous connaître et partager votre expérience avec vos frères et sœurs sénégalais et sénégalophiles. Nous savons qu’il n’est pas toujours facile de se livrer à cœur ouvert comme vous allez le faire, mais quelle joie de pouvoir partager son expérience personnelle de vie et de permettre à la communauté sénégalaise de se connaître mieux!


RGSC : Racontez-nous un peu votre vie au Sénégal.

En fait je dois commencer par raconter qu’à l’inverse de la majorité de mes compatriotes, je suis né sur un paquebot, en haute mer alors que mes parents revenaient au Sénégal en pleine deuxième guerre mondiale. Ma prime jeunesse s’est déroulée en Guinée, alors colonie française et nous vivions dans la ville de Kindia. J’y ai commencé l’école primaire chez les Pères Blancs, bien que notre famille soit musulmane. C’est en 1949 que mon père a regagné son poste à Dakar et que mes frères et moi avons vraiment découvert notre pays : Le Sénégal ! Nous vivions dans le quartier de la Médina (Tillène), près de la résidence de Médine et de la fameuse école Médine immortalisée par André Demaison. Mes copains de jeux vivaient entre Diekko et la Gueule tapée. À l’école primaire, j’allais au ‘Petit Lycée’ de la Rue Thiers; le secondaire s’est fait en deux temps; d’abord au Lycée Van Vollenhoven jusqu’au brevet puis à Delafosse puisqu’ils avaient ouvert un département de chimie et mes aspirations étaient scientifiques ! Les études supérieures se sont brièvement poursuivies à la faculté de sciences de l’Université de Dakar puisque j’ai réussi au concours qui devait me mener en France recevoir ma formation en pétrochimie.

Les hasards de la vie (sic) m’ont mené vers les communications et au lieu de la raffinerie de Mbao, ce fut Radio Sénégal qui m’accueillit pour mon premier emploi ! Je suis retourné en France pour étudier la radio et le journalisme puis, de retour je me suis fait un nom à Radio Sénégal en animant de nombreuses émissions pour les jeunes dans les années 60 (l’époque des « idoles » et les jeunes se cherchaient une identification avec des vedettes des arts dans ce foisonnement de stars et d’idoles -fabriquées ou réelles-)! J’ai eu la chance de frapper dans le mille et surtout d’avoir été sincère dans ce monde artificiel !

À cette époque, j’ai aussi la chance de me trouver proche du cratère qui vit la naissance de notre cinéma national et j’ai participé comme acteur à plusieurs films devenus des classiques.

Tout au long de ce parcours, j’ai eu la chance de bénéficier d’une ambiance familiale exceptionnelle : bien que bigame, mon père, fonctionnaire dans l’administration coloniale française, avait des idées très libérales et très ouvert sur le multiculturalisme, ce qui se reflétait dans la variété des visiteurs qui venaient à la maison.

Nos ‘deux’ mères nous entouraient de la même affection, sans rivalité ni jalousie ! (nous étions 6 enfants, tous de la même mère). Vraiment une jeunesse heureuse que beaucoup de nos amis nous enviaient.

RGSC : Avez-vous voyagé avant d'arriver au Canada?

Oui, d’abord, j’ai abondamment voyagé au Sénégal pour retrouver durant les vacances mes copains de classe, mais aussi parce que je faisais partie des Routiers (scouts) de Delafosse. Plus tard quand je suis allé en Europe, j’ai mis à profit mon séjour et les facilités de voyage et d’échanges offerts aux étudiants pour découvrir les pays limitrophes de la France. De retour au Sénégal, j’ai eu très vite l’envie de découvrir nos pays voisins : la Mauritanie, la Gambie, le Mali, malheureusement pas la Guinée, pays de ma prime enfance (Sékou Touré était toujours là avec ses chiens de garde). Je n’y suis retourné qu’en 1981 (pour Vues d’Afrique).

RGSC : Quel fut votre cheminement pour arriver au Canada ? Pourquoi l'avoir choisi ?

Quand j’étais jeune, le Canada c’était très loin ! Mon jeune frère a ouvert le chemin quand il est venu perfectionner l’art et la science du pilotage des avions à Cartierville. C’était durant l’Expo 67. Comme nous avions nos licences de radio amateur (6W8DQ) et qu’il y avait une station d’émission à l’Expo, nous avions de fréquentes conversations sur les ondes courtes et il nous racontait sa perception des grands espaces qu’il voyait des airs !

C’est là que la fascination pour le Canada a pris naissance.

Dans les années 70, il y avait beaucoup d’incertitudes au Sénégal surtout si on voulait demeurer hors du cercle des politiquement « déclarés » tout en restant un personnage public… et j’en étais un ! Alors, je me suis souvenu des grandes étendues du nord américain et j’ai fait mon choix !

RGSC : Quand êtes-vous arrivé au Canada et comment s'est passée cette arrivée?

Je suis arrivé à la fin du mois de Février 1973… J’ai tout de suite su qui était le Général Hiver. J’étais motivé, je suis passé à travers cette première épreuve et j’ai trouvé du travail comme réalisateur à Radio Canada International et ma première grande mission fut de couvrir avec l’équipe, la Superfrancofête de 1974 à Québec. Quelle expérience ! Je suis bien sûr passé par tous les problème des immigrants, à part le climat, trouver un bon appartement, s’équiper en conséquence et fonder sa famille (dans mon cas, ma deuxième famille; j’avais essayé déjà au Sénégal).

RGSC : Le Québec : quelles sont vos impressions?

J’ai tout de suite aimé le Québec, il faut dire que dès mon arrivée, j’ai été actif au niveau du « rapprochement interculturel » très important à l’époque; le Québec s’ouvrait au monde et à la francophonie ! J’ai gardé de nombreux amis Québécois avec lesquels j’ai partagé de grandes expériences humaines qui nous ont permis de bien se comprendre mutuellement. Nous avons partagé nos passions, nos rêves.

RGSC : Pourriez-vous nous présenter votre famille?

Mon épouse Aïssatou est d’origine Guinéenne et a grandi au Sénégal. Elle a également beaucoup voyagé aussi bien pour ses études que pour suivre sa famille qui était dans la diplomatie et plus tard son travail d’interprète de conférences. J’ai quatre enfants, béni de dieux, j’ai trois filles et un fils vivant tous ici au Québec. Il/elles sont tous adultes et autonomes.

RGSC : Votre épouse vous a fait un très grand cadeau, pourriez-vous nous raconter ?

Bien sûr, je n’arrête pas de la louer sur tous les tons, car Aïssatou m’a fait un don inestimable puisqu’en me donnant un de ses reins, elle m’a donné une ‘seconde hypothèque’ sur la vie. Que Dieu lui rende au centuple cette générosité ! Effectivement, il y a quatre ans, ma fonction rénale a commencé à décliner dangereusement et j’allais faire face à l’hémodialyse ! En bonne épouse, Aïssatou a rencontré mes médecins et a offert à mon insu de donner un de ses reins pour la transplantation ! Il se trouve que nous sommes biologiquement compatibles en plus de l’être matrimonialement… Elle s’est battue avec les toubibs qui craignaient un mouvement de pression de ma part et finalement les a convaincus que sa démarche était délibérée et sans obligations.
Voilà, maintenant je peux dire que « je l’ai sous ma peau » (au moins une partie.)

RGSC : Parlez-nous de votre domaine professionnel et des beaux projets qui ont jalonnés votre vie.

Quand je suis arrivé à Montréal, j’avais déjà fait mes ‘classes’ dans le métier de journaliste et en réalisation au Sénégal tout comme en France; je disais alors que je venais apprendre le pragmatisme et l’esprit de méthode nord-américains. Mon ouverture d’esprit m’a permis de m’insérer facilement dans l’équipe de Radio Canada International. De plus, curieux de connaître ‘mon nouveau pays’, je me suis porté volontaire pour tous les reportages au quatre coins du Canada et j’en ai fait des kilomètres en avion, auto, motoneige, bateau… Ce faisant, j’accumulais une grosse expérience canadienne. J’ai forcément développé une grande polyvalence puisque je couvrais aussi bien les sujets scientifiques, culturels, sportifs que l’anthropologie, la politique ou encore le développement. L’occasion m’a été donnée (en 1981-82) de faire le point sur toutes ces expériences quand j’ai été invité à aller donner un cours de journalisme et d’expression radiophonique au CESTI (Centre des études des sciences et techniques de l’information) de l’Université C.A. Diop de Dakar. La boucle se bouclait pour la première fois, je pouvais enfin partager avec une génération plus jeune, mes expériences, et me livrer à une réflexion ordonnée sur le chemin que j’avais parcouru.

RGSC : Quels sont vos intérêts et passions ? Qu'aimez-vous particulièrement?

Outre ma famille, je mettrais en tête la nature; je ne me considère pas comme un écolo acharné, je suis bien dans la nature et je "récolte" avec sagesse ce qu’elle m’offre. Je pratique la pêche et la chasse…aux grands gibiers comme aux migrateurs; des fois, cela crée une certaine commotion chez les Nemrod québécois…. quand ils me rencontrent dans les étendues enneigées et désertiques de la Baie James par –40C en train de poursuivre les caribous!

J’ai fait ma carrière comme journaliste, animateur et réalisateur en radio. Ce métier m’a permis de me réaliser comme communicateur. Je suis arrivé à Radio Sénégal avec le première vague des Sénégalais qui, à l’indépendance, ont pris la relève des Français qui servaient dans leur ancienne colonie. Mes études scientifiques m’ont d’abord permis de vulgariser efficacement des connaissances en sciences pour un auditoire avide d’apprendre. Mon amour de la musique et ma fougueuse jeunesse m’ont fait animer avec grand succès pendant des années INTER JEUNES VARIÉTÉS qui fut longtemps un point de référence sur la musique soul et le R’N’B. Le microphone semblait être un appendice naturel de ma personne ! J’ai toujours cette flamme et cet amour du public quand j’ai un micro et un auditoire devant moi

L’aviation m’a toujours fasciné. À Dakar, j’étais membre de l’Aéro-club de Dakar. J’ai appris à construire et faire voler des modèles de planeurs et de moto modèles, puis j’ai eu l’occasion de piloter des vrais avions légers. J’ai semé cette passion de l’air dans ma famille et deux de mes jeunes frères sont devenus des pilotes de jet commerciaux. Tous les deux ont eu leur formation de pilotes commerciaux ici au Québec… C’est l’un de ces frères, d’ailleurs, qui m’a incité à visiter le Canada et j’y suis toujours !

Mon autre passion, c’est le cinéma. J’ai eu la chance d’assister et de participer en quelque sorte à la naissance du cinéma sénégalais. Arrivé au Canada, j’ai fait partie du groupe qui a créé les Journées du cinéma africain et créole (Vues d’Afrique) qui vient de clore sa 21ème édition qui rendit hommage au cinéma sénégalais. J’ai aussi participé, comme acteur, à cinq films. J’écris des scénarios et je fréquente les festivals de cinéma.

RGSC : Il semble que vous aimez beaucoup faire la cuisine…

Là, c’est purement par gourmandise ! Mes deux ‘mères’ étaient d’excellentes cuisinières et j’ai toujours mangé une variété de bons plats, même quand les choses étaient difficiles au pays. Plus tard, étudiant en France, ma bourse ne me permettait pas de m’asseoir à la table de la réputée bonne bouffe française et j’avais horreur de la bouillie des restau-u! Alors, j’ai commencé timidement et laborieusement à apprendre à me faire ma propre nourriture. Puis, j’ai travaillé pour arrondir la bourse dans des cuisines de restaurants me faisant copain avec des vrais chefs qui m’ont vite appris les rudiments de base d’une bonne cuisine… ensuite le goût, la curiosité et le succès auprès des copains et copines ont fait le reste ! Mais jamais je n’ouvrirais de restaurant à moi… c’est certainement l’un des métiers les plus durs !

RGSC : Quelles sont vos idoles? Quelles personnes admirez-vous profondément?

Philosophiquement, je ne crois pas à l’idolâtrie, je peux dire qu’il y a des personnes qui m’ont impressionné et dont j’ai essayé de retenir les enseignements. J’ai beaucoup admiré Léopold Senghor et Cheikh Anta Diop même si leurs credo politique divergeaient, Nelson Mandela m’a impressionné par son courage politique et son attachement à son engagement tout comme Martin Luther King d’ailleurs. Sur le plan cinéma, les noms de Ousmane Sembène, Djibril Diop Mambety Safi Faye et Johnson Traoré reviennent souvent dans mes cogitations; j’aurais aimé pouvoir admirer chez moi des tableaux de Bocar Diong, Ibou Diouf ou Viyé Diba; en musique incontestablement Otis Redding et James Brown m’ont toujours accompagné suivis de Bob Armstrong (Guinéa Jazz Band) et Dexter Johnson (Star Band de Dakar) qui m’ont initié par leur musique aux nuits de Dakar ! Des femmes de tête de chez nous ont fait de moi l’homme que je suis devenu : Hadja Fatime Ndiaye ma mère, Annette Mbaye D’Erneville à la couronne d’argent l’écrivaine Nafissatou Niang, Christiane Diop de Présence Africaine.

RGSC : De quelle façon avez-vous entendu parler du RGSC ? Comment vous y êtes-vous intéressée?

Je fais partie des anciens Sénégalais de Montréal qui ont fondé avec le leadership de Bara Mbengue de Mountaga Diallo et de Pape Diop la première association des Sénégalais à Montréal; avec l’évolution, la naissance du RGSC était tout à fait naturelle et adéquate. Le RGSC fait du bon travail et je les encourage a persévérer.

RGSC : Enrichi de votre expérience personnelle, quels conseils donneriez-vous aux nouveaux arrivants?

Il y a beaucoup de choses à dire à ce chapitre. D’abord au Sénégal on a la tradition du « donner et du recevoir », nous sommes les champions de la Téranga; il ne faut pas perdre ces notions de vue. À partir du moment qu’on a choisi de vivre dans un autre pays, la moindre des choses est « d’apprendre » ce pays qui va devenir le nôtre à brève échéance. C’est à nous de créer les conditions qui vont faciliter une adaptation harmonieuse. Le grégarisme et le retournement sur soi ne faciliteront pas les choses. On sait au départ qu’on a choisi un pays au climat rude; il faudra vivre avec ce climat et non pas contre lui ! (un ennemi de moins !) Au niveau de la société dans laquelle on évolue, on aura souvent à faire face à des individus très ignorants de nos us et coutumes (tout comme nous le sommes des leurs d’ailleurs!) Un pont de bonne volonté doit être jeté qui permettra une compréhension mutuelle. Pour le travail qui est la partie la plus difficile pour tout immigrant (noir ou autre) qui arrive au Québec, il faut s’assurer d’avoir toutes les armes et outils avec soi pour défendra sa candidature. Nous sommes très orgueilleux de nature, mais il faudra au début accepter parfois des conditions qui ne sont pas idéales afin d’avoir au moins le pied à l’étrier et une fois qu’on est dans la place, la diligence, les compétences personnelles seront mises en valeur et permettront aux employeurs d’avoir une autre vision sur nous au delà des idées reçues. Le Québec est un beau pays et, malgré ce qu’en disent certains, chacun peut y créer sa niche. Dites-vous qu’au bout du compte, nous allons changer sans perdre notre identité mais tout seul, c’est illusoire de croire que l’on imposera une vision unique (et peut-être déraisonnable).

Finalement, écoutez ce que vous disent ceux qui vous ont précédés dans ce pays tout en vous gardant des idées noires et négatives de ceux qui ne s’adapteront jamais nulle part (fut-ce au Sénégal même). Rien ne vaut sa propre expérience.

RGSC : Quel message aimeriez-vous communiquer à l’ensemble des sénégalaises et sénégalais qui sont au Canada?

Mon message sera un message de fraternité. Toutes les communautés culturelles montrent une grande cohésion et leur présence au Québec est remarquée et certaines de ce communautés sont très efficaces et deviennent des partenaire notables avec lesquels les dirigeants sont obligés de compter. Nous devons nous en inspirer, le RGSC a commencé un travail de rapprochement avec les autres Africains; cette démarche doit être soutenue par toute la communauté afin que nous devenions en tant que groupe une force de par notre présence.

J’ose aussi lancer une pierre dans le marigot : nous vivons au 21ème siècle et nous sommes en Amérique du Nord. Nos compagnes doivent recevoir le traitement qui leur est dû. Ici, les femmes n’ont pas le soutien familial qu’elles ont au pays donc, nous sommes généralement, nous les maris, les frères, leur seul support; nous leur devons aide et assistance, nous devons les respecter, les considérer égales à nous et ensemble, travailler à s’intégrer dans ce pays afin qu’elles ne soient pas seulement des spectatrices muettes qui n’auront pas autre chose à raconter au pays que les programmes qu’elles voient à la télé. Ce n’est pas parce qu’elles apprendront à vivre avec une certaine liberté en Amérique du nord qu’elles perdront leurs valeurs, bien au contraire; elles seront nos partenaires dans toutes les démarches que nous entreprendrons, nos chances seront doublées et vous serez étonnés de la rapidité avec laquelle nos sœurs comprennent le système, le maîtrisent et le met à notre profit commun.

RGSC : Parlez-nous de votre vision du Sénégal d'aujourd'hui et de demain

Je ne veux pas étaler ici mes convictions politiques, mais je peux dire que je suis, comme certainement de nombreux Sénégalais de l’étranger, très attentif à propos de la situation qui prévaut chez nous. Il y avait beaucoup d’espoirs… j’espère que la déception ne sera pas notre lot. Le monde parfait n’existe pas et seul le temps permet de porter un jugement. Notre pays demeure encore un pays jeune et bien que nous ayons été épargnés par les grosses calamités politiques ou autres, il ne faudrait pas que l’on permette que le désordre entre dans la maison. Toutefois, je vois de nombreux jeunes Sénégalais diplômés, avec une conscience politique et sociale bien ancrée qui seront les prochains décideurs. Leur expérience à l’étranger devrait faire la différence cette fois. Leurs pères et mères n’avaient peut-être pas acquis cette maturité quand ils ont pris les rênes à leur tour… je suis un éternel optimiste !

RGSC : Quels sont vos rêves, vos ambitions et vos projets?

D’abord pour notre communauté, je rêve d’une plus grande cohésion, une entente sans arrière-pensées, je rêve d’une plus grande présence de notre pays ici (au Québec et au Canada). Nous avons de nombreuses réalisations dont nous pouvons êtres très fiers que nous aurions intérêt à montrer à nos nouveaux compatriotes d’Amérique du nord. Nos hommes et femmes d’affaires auraient aussi un grand intérêt à travailler plus assidûment à créer un flux commercial vers le Canada. Mon ambition est de voir nos jeunes Séné-béquois prendre leur place à la barre des plus grandes institutions de ce pays qui est maintenant le nôtre !

En terme de projets, j’en ai beaucoup et il est plus facile d’en parler quand on les a menés à terme ! Toutefois, Vues d’Afrique que nous avons créé il y a 22 ans continuera son chemin et suivra toujours sa mission de faire connaître par des manifestations publiques les cultures de notre continent d’origine. Nous allons greffer de nouvelles activités qui augmenteront notre rayonnement et l’on parlera toujours d’Afrique ici. Ce que je regrette, c’est de ne pas avoir assez de jeunes compatriotes qui s’intéressent assez à l’organisme pour venir participer, amener des idées novatrices et pousser les « vieux » dinosaures que nous sommes pour prendre la place. La porte est ouverte et c’est un défi que je lance aux jeunes !

Merci d’avoir pris le temps de lire mes élucubrations… je les partage et je les assume!

RGSC :

Un grand merci Ousseynou d’avoir bien voulu participer à cette entrevue et d’avoir accepté de vous livrer ouvertement au profil de nos lecteurs sénégalais et sénégalophiles. Merci de nous avoir permis de vous connaître mieux.

Au nom du Bureau Exécutif et du Conseil d’Administration, nous vous redisons merci pour votre attachement envers le RGSC et toute notre gratitude de bien vouloir animer bénévolement certaines de nos soirées. Votre professionnalisme rehausse la qualité de ces soirées. Nous vous en remerçions.

Votre expérience et votre vécu en Terre Québécoise sont des éléments de motivation pour beaucoup de sénégalais(es). Merci encore une fois d'avoir bien voulu partager avec nous, "À coeur ouvert" !

Propos recueillis par Julie "Bintou" Bienvenue webmaster@rgsc.ca